Dans les Weppes, la mémoire de 1914-1918 est presque toujours militaire : des cimetières, des blockhaus, des monuments aux morts avec des listes de noms et des grades. À Radinghem-en-Weppes, une stèle raconte autre chose. Elle parle de civils — de familles poussées sur les routes en une seule journée.
C’est la stèle des 20 000, érigée en 1923. Elle ne fait pas de bruit, elle n’est pas signalée par un panneau touristique, et c’est peut-être l’un des monuments les plus importants du territoire.
Le 10 octobre 1914
Il faut replacer la date. À l’automne 1914, la guerre de mouvement s’achève dans le Nord. Les armées se cherchent, se croisent, s’installent. Lille tombe aux mains de l’armée allemande à la mi-octobre, et les Weppes se retrouvent brutalement en zone de front, sur et derrière la crête d’Aubers.
Le 10 octobre 1914, environ vingt mille civils sont évacués de force du secteur. Vingt mille personnes : des vieillards, des enfants, des malades, des familles entières, avec ce qu’elles peuvent porter. Dix-neuf d’entre elles meurent au cours de cet épisode et sont inhumées à Radinghem-en-Weppes.
En 1923, alors que la reconstruction n’est pas achevée, la commune érige une stèle en leur mémoire. Cinq ans seulement après l’armistice : le souvenir était encore brûlant.
Sur les monuments, on lit d’ordinaire des grades et des régiments. Ici, on lit des civils.
Une mémoire civile presque invisible
C’est la grande absente du récit ordinaire de la Grande Guerre dans les Weppes. Or l’occupation a duré quatre ans, et elle a touché tout le monde :
- les évacuations forcées, comme celle du 10 octobre 1914 ;
- les réquisitions — logements, récoltes, bétail, métaux, jusqu’aux cloches des églises, comme la Marie-Vedastine d’Erquinghem-le-Sec, retrouvée en 2005 ;
- le travail imposé pour l’entretien des routes et des positions arrière ;
- la destruction du cadre de vie : à La Bassée, à Herlies, à Hantay, il ne restait presque rien en 1918.
Trois communes du secteur ont reçu la Croix de Guerre pour ce qu’elles ont subi : Erquinghem-le-Sec, La Bassée et Haubourdin. La stèle de Radinghem complète ce tableau : elle nomme la souffrance des habitants, pas seulement celle des soldats.
Radinghem-en-Weppes, la commune
Radinghem-en-Weppes compte environ 1 410 habitants sur 6,83 km², code postal 59320. Le maire est Loïc Wolfcarius et le site municipal est radinghem-en-weppes.fr. La commune occupe le nord-est du territoire weppois, à proximité d’Englos, d’Escobecques et du Maisnil.
Son histoire ne commence évidemment pas en 1914. Radinghem fut un ancien fief lié à Lamoral d’Egmont — le comte d’Egmont, grande figure des Pays-Bas espagnols au XVIᵉ siècle, décapité à Bruxelles en 1568. Un nom qui rappelle que le plat pays a longtemps appartenu à un autre monde politique que la France.
Côté patrimoine, l’église avait été reconstruite en 1878-1879… avant d’être détruite pendant la Grande Guerre. Le cycle est tristement familier dans les Weppes : bâtir, perdre, rebâtir.
Un atout paysager, enfin : depuis certains points de la commune, on aperçoit les monts de Flandre. Dans un pays plat, une ligne d’horizon vallonnée est un événement.
Voir la stèle, et la lire
La stèle des 20 000 se visite librement, mais elle demande une préparation minimale :
- Renseignez-vous en mairie sur sa localisation précise et l’accès — c’est un monument local, pas un site aménagé.
- Prenez cinq minutes, pas trente secondes. Lisez l’inscription, comptez les noms, et rappelez-vous que dix-neuf personnes évacuées de force n’ont pas survécu au trajet.
- Enchaînez avec un monument militaire pour saisir le contraste : le monument de la bataille de Pilly à Herlies, inauguré en 2018, ou l’un des grands cimetières allemands du centre des Weppes.
Prolonger
- Chemins de mémoire dans les Weppes, le parcours complet du territoire ;
- Marie-Vedastine, la cloche revenue, une autre trace civile ;
- Herlies se souvient des Irlandais de Pilly ;
- la rubrique Mémoire, la fiche commune de Radinghem, l’annuaire et l’agenda pour les cérémonies du 8 mai et du 11 novembre.
Pourquoi cela compte encore
Parce qu’un territoire qui ne se souvient que de ses soldats oublie la moitié de son histoire. Les Weppes ont été un front, mais elles ont surtout été un lieu habité pendant quatre ans d’occupation — avec des enfants à nourrir, des maisons à réparer, des routes à prendre sans savoir où l’on allait.
Si votre famille a vécu l’évacuation d’octobre 1914, si vous conservez une lettre, un laissez-passer, une photo d’exode, écrivez à la gazette. La stèle de Radinghem porte dix-neuf noms ; l’histoire des vingt mille reste, elle, largement à écrire.
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