On ne traverse pas les Weppes sans croiser la mémoire. Une stèle au bord d’une route départementale, un carré de croix noires entre deux champs de blé, un bloc de béton envahi de ronces au bout d’un chemin agricole, un clocher trop neuf pour son âge : le plat pays porte 1914-1918 dans le paysage autant que dans les livres d’histoire.
Ce n’est pas un circuit touristique balisé de bout en bout. C’est une manière de lire notre territoire. En une journée de voiture, ou en trois sorties à vélo, vous pouvez relier Fromelles, Aubers, Illies, Wicres, Radinghem-en-Weppes et Haubourdin — et comprendre pourquoi la gazette consacre une rubrique entière à la mémoire.
Pourquoi le plat pays est devenu une ligne de front
Le décor n’a l’air de rien : des champs ouverts, quelques bosquets, une longue ondulation de terrain qui monte à peine. C’est précisément cette ondulation — la crête d’Aubers — qui a fait des Weppes un enjeu militaire. Quelques mètres de dénivelé suffisent, dans un pays plat, pour voir loin et régler une artillerie.
À partir d’octobre 1914, l’armée allemande s’installe sur cette crête et n’en bougera pratiquement plus jusqu’en 1918. Les villages passent derrière les lignes : ils deviennent zones de cantonnement, dépôts, postes de commandement, hôpitaux de campagne. Fournes-en-Weppes sert de village de garnison d’arrière-front. Les habitants, eux, subissent l’occupation, les réquisitions et parfois l’évacuation forcée.
Dans les Weppes, se souvenir n’est pas s’arrêter. C’est marcher avec ce que le sol a gardé.
Étape 1 — Fromelles, le point de départ évident
La bataille de Fromelles s’est jouée les 19 et 20 juillet 1916, sur environ quatre kilomètres de front. En moins de vingt-quatre heures, près de 8 500 hommes sont mis hors de combat, dont la majorité côté australien : l’épisode reste dans la mémoire nationale australienne comme la pire journée de son histoire militaire.
Le village concentre aujourd’hui quatre lieux à connaître :
- le Musée de la Bataille de Fromelles, ouvert en 2014 et labellisé « Musée de France » en 2023 ;
- le Fromelles (Pheasant Wood) Military Cemetery, aménagé en 2010 après les fouilles de 2009 qui ont mis au jour 250 corps de soldats britanniques et australiens ;
- l’Australian Memorial Park, avec la statue dite des « Cobbers » — un soldat portant un camarade blessé ;
- le V.C. Corner Australian Cemetery and Memorial, seul cimetière exclusivement australien de France.
Le récit complet est dans notre article Fromelles, au-delà de la bataille de 1916.
Étape 2 — La crête d’Aubers, d’Aubers à Le Maisnil
À Aubers, l’Aubers Ridge British Cemetery rassemble plus de 700 tombes, dont celles d’Australiens tombés à Fromelles en juillet 1916. À quelques centaines de mètres, un blockhaus subsiste rue de Piètre, près des mottes des anciens châteaux de Piètre.
À Illies, le poste d’observation de la Bouchaine et une vingtaine de blockhaus jalonnent le parcours « La crête d’Aubers ». À Le Maisnil, à 2,4 km seulement du champ de bataille de Fromelles, le secteur est resté inviolé jusqu’à la fin : casemates d’artillerie et de mitrailleuses, postes de soins, postes de commandement y sont encore lisibles dans les pâtures.
À Santes, plus au nord-est, ce sont plus de 120 bunkers qui s’alignent le long de la commune — un ensemble si massif que les anciens l’appelaient « la Bertha de Santes ». Le Chemin des Blockhaus permet d’en longer une partie.
Étape 3 — Les cimetières allemands du centre des Weppes
C’est la face la moins connue du parcours, et sans doute la plus impressionnante. Les Weppes abritent l’une des plus fortes concentrations de sépultures allemandes du Nord :
- Illies : 2 890 soldats, dont des tombes juives ;
- Wicres : 2 824 soldats au cimetière « Wicres-Village », plus un second cimetière route de La Bassée, dans une commune de 581 habitants ;
- Beaucamps-Ligny : 2 628 soldats, cimetière créé dès mai 1915 après les batailles d’Aubers et de Festubert ;
- Haubourdin : 1 627 corps, cimetière ouvert en 1915 ;
- Wavrin : 976 sépultures ;
- Fournes-en-Weppes et Salomé : deux cimetières plus modestes, celui de Salomé abritant aussi des tombes britanniques de 1940.
Ajoutez les petits carrés du Commonwealth, souvent invisibles depuis la route : 127 tombes au cimetière communal de Don, liées aux postes d’évacuation sanitaire de la fin 1918, et une trentaine de tombes de 1914-1915 au cimetière communal de Sainghin-en-Weppes.
Étape 4 — La mémoire civile, celle qu’on oublie
Toutes les traces ne sont pas militaires. Le 10 octobre 1914, vingt mille civils sont évacués de force du secteur ; 19 d’entre eux meurent et sont inhumés à Radinghem-en-Weppes, où une stèle de 1923 — la « stèle des 20 000 » — garde le souvenir de cette journée.
À Erquinghem-le-Sec, village détruit et évacué, la cloche Marie-Vedastine, réquisitionnée pendant le conflit, a été retrouvée en 2005. À La Bassée, rasée par les combats de 1914 puis de 1918, la nouvelle église Saint-Vaast n’a été achevée qu’en 2005 : quatre-vingt-dix ans pour refermer une plaie.
À Herlies enfin, un monument inauguré en 2018 rappelle la bataille de Pilly des 18-20 octobre 1914 et les 158 morts du Royal Irish Regiment.
Préparer votre parcours
Trois formats fonctionnent bien :
- une journée en voiture : Fromelles, Aubers, Illies, Wicres, Beaucamps-Ligny — une quarantaine de kilomètres, beaucoup d’arrêts courts ;
- une demi-journée à pied : le parcours de la crête d’Aubers, ou le Chemin des Blockhaus à Santes, à croiser avec nos balades ;
- une visite avec les enfants : le musée de Fromelles d’abord, entièrement accessible aux personnes à mobilité réduite, puis un seul cimetière — pas cinq.
Quelques réflexes utiles : chaussures fermées (les chemins agricoles sont gras dès la première pluie), pas de stationnement sur les accotements de culture, et surtout : les blockhaus situés sur des terres privées ne se visitent pas sans l’accord de l’exploitant. Un vestige n’est pas un terrain de jeu.
Lire la mémoire sans effacer le présent
Réduire Fromelles, Aubers ou Wicres à leur registre de sépultures serait une erreur de lecture. Ces communes vivent : elles ont des écoles, des commerces, des comités des fêtes, un agenda bien rempli et un annuaire qui recense leurs artisans. La mémoire gagne à être lue avec le territoire qui l’entoure, pas contre lui.
Pour prolonger : les articles de la rubrique Mémoire, les portraits de la rubrique Territoire, et la carte des 25 communes pour situer chaque étape.
Vous avez une photo de famille, un souvenir de visite, un vestige repéré au fond d’un champ, une plaque que personne ne signale jamais ? Écrivez-nous. Les chemins de mémoire se construisent aussi à plusieurs, d’un clocher à l’autre.
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