Il y a des mémoires qui tiennent dans un monument, et d’autres dans un objet. À Erquinghem-le-Sec, c’est une cloche qui porte l’histoire du village : Marie-Vedastine, réquisitionnée pendant la Première Guerre mondiale, portée disparue pendant des décennies, retrouvée en 2005.
Dans un territoire où l’on compte les tombes par milliers, cette histoire-là a une autre couleur. Elle ne parle pas de bataille. Elle parle de ce que l’on enlève à un village, et de ce qu’il récupère quatre-vingt-dix ans plus tard.
Un village de six cents habitants, deux fois effacé
Erquinghem-le-Sec compte environ 620 habitants sur 1,75 km², code postal 59320. Le maire est Philippe Bialais et la commune dispose de son propre site : erquinghemlesec.fr. C’est l’un des plus petits villages des Weppes, voisin de Beaucamps-Ligny, d’Escobecques et de Radinghem-en-Weppes.
Son nom, d’abord, mérite une explication : le « sec » distingue le village d’Erquinghem-Lys, situé plus à l’ouest au bord de la Lys. Ici, pas de rivière importante — juste le plat pays, les champs et quelques rues.
Pendant la Grande Guerre, le village est détruit et évacué. La commune a reçu la Croix de Guerre, distinction attribuée aux localités ayant particulièrement souffert du conflit — dans les Weppes, seules La Bassée et Haubourdin partagent cette reconnaissance.
L’église Saint-Vaast résume à elle seule l’histoire mouvementée du lieu : elle a été rebâtie trois fois, en 1799, en 1841, puis en 1926 après les destructions de la guerre.
Un village peut être rasé deux fois et rester un village. Ce qui manque, ce sont les objets qui prouvaient qu’il existait.
Pourquoi on réquisitionnait les cloches
Le sort de Marie-Vedastine n’a rien d’exceptionnel, et c’est bien ce qui le rend intéressant. Dans les zones occupées du Nord et de l’Est, le bronze des cloches — un alliage de cuivre et d’étain — constituait une ressource stratégique. Le métal partait à la fonte pour l’industrie de guerre.
Pour les habitants, la perte était double. Matérielle, bien sûr. Mais surtout symbolique et pratique : la cloche donnait l’heure, sonnait l’angélus, appelait aux mariages, annonçait les décès, alertait en cas d’incendie. Enlever la cloche d’un village, c’était le priver de sa voix commune.
Le nom même de celle d’Erquinghem-le-Sec dit son ancrage : Marie-Vedastine associe la Vierge et saint Vaast (*Vedastus* en latin), le patron de l’église — et l’un des saints les plus présents dans les Weppes, patron aussi des paroisses d’Aubers, d’Illies, de Wicres, de Salomé, de Hallennes et de La Bassée.
2005 : le retour
Quatre-vingt-dix ans après la guerre, la cloche est retrouvée. Pour une commune de six cents habitants, l’événement dépasse largement l’anecdote patrimoniale : c’est un objet qui revient de la liste des choses perdues, celle qu’on récite sans espoir dans les livres d’histoire locale.
Ce genre de redécouverte se produit rarement par hasard. Elle suppose des archives consultées, des inventaires comparés, des passionnés qui suivent une piste pendant des années. C’est la face la moins spectaculaire du travail de mémoire, et la plus efficace.
Ce que ce type d’histoire nous apprend
Trois enseignements, valables bien au-delà d’Erquinghem-le-Sec.
- La mémoire matérielle n’est jamais totalement perdue. Un bronze, un registre, une photo de communion, un livre de comptes de fabrique : les traces circulent, se déplacent, ressortent.
- Les petites communes portent des histoires disproportionnées. Six cents habitants, une Croix de Guerre, une église trois fois reconstruite, une cloche revenue d’entre les morts.
- Le patrimoine sonore compte autant que le bâti. On photographie les clochers ; on oublie qu’ils ont d’abord été construits pour faire du bruit.
Visiter, et écouter
Erquinghem-le-Sec se visite en trente minutes à pied : l’église Saint-Vaast, la mairie, quelques rues, puis la sortie vers les champs. C’est peu, et c’est suffisant si l’on sait ce qu’on regarde.
Deux conseils :
- combinez avec les voisins. Escobecques (302 habitants, église reconstruite en 1927), Beaucamps-Ligny (statue de saint Michel du XVIᵉ siècle classée en 1935, cimetière allemand de 2 628 tombes) et Radinghem-en-Weppes (stèle des 20 000) sont à quelques minutes ;
- renseignez-vous avant auprès de la mairie pour les conditions d’accès à l’église, qui n’est pas ouverte en permanence.
Pour prolonger :
- Clochers reconstruits du plat pays ;
- Petits clochers, grandes histoires ;
- À Radinghem, la stèle des 20 000 ne fait pas de bruit ;
- la rubrique Mémoire, la fiche commune et l’agenda.
Si vous détenez une photo de l’église avant 1914, un document sur la réquisition des cloches dans les Weppes, ou un souvenir du retour de Marie-Vedastine en 2005, la gazette est preneuse. Ce sont ces pièces-là qui font une mémoire locale solide.
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