Dans les Weppes, le clocher est la première chose que l’on voit en arrivant par la départementale. Silhouette familière, point de repère au milieu des champs, signal du bourg. Mais regardez mieux la brique : beaucoup de ces tours ne sont pas « anciennes » au sens romantique du terme. Elles ont moins de cent ans.
C’est une mémoire discrète. Pas de panneau, pas de billetterie, rarement une plaque. Juste un bâti plus récent qu’on ne croit — et, derrière, une histoire de dossiers de dommages de guerre, de conseils municipaux têtus et de villages qui ont refusé de disparaître.
Ce que la Grande Guerre a fait aux églises des Weppes
Le territoire se trouvait au contact immédiat du front, sur et derrière la crête d’Aubers, tenue par l’armée allemande de la fin 1914 à 1918. Les clochers, qui servaient d’observatoires, ont été systématiquement pris pour cible. Certains villages ont été rasés : La Bassée, Herlies, Erquinghem-le-Sec, Hantay, Bois-Grenier, Illies.
Trois communes du secteur ont été décorées de la Croix de Guerre pour ce qu’elles ont enduré : Erquinghem-le-Sec, La Bassée et Haubourdin. Les autres ont reconstruit sans médaille, avec les indemnités de dommages de guerre et beaucoup de patience.
Un clocher reconstruit n’est pas une copie froide : c’est la preuve qu’un village a choisi de rester.
Trois manières de relever une église
En parcourant les Weppes, on distingue nettement trois écoles.
1. La reconstruction à l’identique
C’est le choix de Bois-Grenier : l’église Notre-Dame des Sept Douleurs, détruite en 1914, a été relevée à l’identique et inaugurée en 1926. Le geste est explicitement politique — refuser que la guerre ait le dernier mot sur le paysage.
À Wicres, l’église Saint-Vaast, gravement endommagée, est restaurée dès 1920 : la commune ne compte alors que quelques centaines d’habitants, et trois chapelles (Saint-Roch, Claire-Fontaine, Vasseur) complètent le patrimoine religieux du village.
2. Le néo-gothique des années 1920
C’est la solution la plus répandue. À Hantay, l’église Saint-Martin est rebâtie entre 1922 et 1928 dans un style néo-gothique, avec des vitraux signés J. Largillier. À Illies, l’église Saint-Vaast est également reconstruite en néo-gothique après 1918. À Herlies, le nouveau clocher est achevé en 1926. À Escobecques, l’église Notre-Dame de la Visitation est reconstruite en 1927 sur dommages de guerre — pour un village de trois cents habitants. À Salomé et à Marquillies, même calendrier, même logique.
3. Le pari du XXᵉ siècle finissant
Le cas le plus étonnant reste La Bassée. La ville-marché, rasée par les batailles de 1914 et de la Lys en 1918, n’a inauguré sa nouvelle église Saint-Vaast qu’en 2005. Près d’un siècle sépare la destruction de l’édifice définitif : les Weppes n’ont pas fini de reconstruire.
Les survivants : quand la pierre est vraiment vieille
Toutes les églises n’y sont pas passées. Quelques édifices ont traversé le siècle et méritent le détour :
- Hallennes-lez-Haubourdin : église Saint-Vaast, nef datée de 1127, tour de 1518, classée Monument historique ;
- Sequedin : église Saint-Laurent, dont les parties les plus anciennes remontent au XIIᵉ siècle ;
- Englos : Sainte-Marie-Madeleine, XVIᵉ siècle, protégée dès 1921 ;
- Santes : Saint-Pierre, classée en 1984 ;
- Beaucamps-Ligny : Saint-Pierre, qui conserve une statue en bois du XVIᵉ siècle représentant saint Michel terrassant le dragon, classée en 1935 ;
- Fournes-en-Weppes : église de la Nativité-de-Notre-Dame, protégée en 2002 ;
- Don : église de l’Immaculée Conception, de 1758.
Les mettre côte à côte avec les clochers de 1926 donne la mesure exacte de ce qui a été perdu.
La cloche qui est revenue
Les édifices ne sont qu’une partie de l’histoire. Les cloches, elles, ont été fondues pour le métal. À Erquinghem-le-Sec, l’église Saint-Vaast a été reconstruite trois fois (1799, 1841, puis 1926) et sa cloche Marie-Vedastine, réquisitionnée pendant la Grande Guerre, a été retrouvée en 2005. Une commune de six cents habitants qui remet la main sur son bronze quatre-vingt-dix ans plus tard, cela vaut bien un article : lisez Marie-Vedastine, la cloche revenue.
Comment lire un clocher des Weppes
Quelques indices simples, à vérifier sur place :
- la brique : trop régulière, trop rouge, jointoiement mécanique ? Reconstruction d’après-guerre ;
- la date gravée au-dessus du portail ou sur la première assise — souvent entre 1920 et 1928 ;
- les vitraux : les ateliers de l’entre-deux-guerres signent volontiers leur travail en bas de baie ;
- le monument aux morts, presque toujours planté dans la même campagne de travaux que l’église.
Patrimoine vivant, pas décor
Un clocher compte quand on l’entend le dimanche, quand on s’oriente sur lui en balade, quand une ducasse se tient à son pied. Pour prolonger la lecture :
- les articles de la rubrique Mémoire et les Portraits de villages ;
- l’agenda pour les concerts, expositions et fêtes patronales ;
- les balades qui relient les bourgs d’un clocher à l’autre ;
- la carte des 25 communes pour organiser une sortie.
Le plat pays n’a pas besoin de cathédrales pour avoir du caractère. Ses clochers relevés après 1918 suffisent à raconter l’essentiel — à condition qu’on prenne trente secondes pour lever la tête. Si vous avez une photo d’avant-guerre, une carte postale ou un souvenir de chantier dans un album de famille, la gazette leur fera de la place.
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