Le moulin de Piètre : à Aubers, les ailes ont disparu, le nom est resté
À Aubers, le moulin de Piètre n’a plus d’ailes. Il reste un lieu-dit, un chemin, un rond-point — et, dans les archives britanniques, un « Pauper’s Mill » qui a coûté cher le 25 septembre 1915. Portrait d’un moulin des Weppes dont le toponyme a survécu à la zone rouge.

À Aubers, on peut encore marcher au chemin du Moulin de Piètre. On peut tourner au rond-point du Moulin. Le cadastre conserve un lieu-dit : Le Moulin de Piètre. Ce que l’on ne peut plus faire, c’est lever les yeux et voir les ailes.
Le moulin d’Aubers n’est pas un bâtiment à visiter. C’est un nom qui a survécu à ce qu’il désignait. Dans les Weppes, c’est presque une définition du patrimoine : ce qui reste quand le bois, la meule et le vent ont disparu.
Piètre, avant le moulin
Le toponyme Piètre est plus ancien que 1915. C’est un hameau, une ancienne seigneurie, un écart du bourg. Les mottes et fosses des anciens châteaux de Piètre rappellent un habitat fortifié médiéval — une géographie de pouvoir, de fossés, de regard sur la plaine. Le moulin s’est posé plus tard sur cette même hauteur relative.
Rue de Piètre, le blockhaus allemand est aujourd’hui le volume le plus lisible. Il raconte 1914-1918. Le chemin du Moulin raconte autre chose : une économie du grain et de l’huile, bien avant le béton.
À Aubers, le moulin n’est plus un objet. C’est une adresse.
Le hameau de Piètre n’est pas le centre. C’est, comme le Joncquoy, un écart qui a gardé son nom.
Trois moulins au XIXᵉ, un paysage d’huile et de blé
Au XIXᵉ siècle, le territoire d’Aubers n’était pas un décor rural figé. Un observateur, de Saint-Géran, décrit une commune où se trouvent une briqueterie, une brasserie, deux moulins à huile et un moulin à blé, plus une fontaine dont les eaux, avant la Révolution, étaient réputées jusqu’à Paris. Le sol — 1 007 hectares alors — produit tabac, blé, colza, lin, fèves, avoine, pommes de terre, carottes, betteraves, orge. L’agriculture et la fabrication des toiles de lin tiennent le village.
Les deux tordoirs à huile et le moulin à farine ne sont pas une anecdote folklorique. Dans le plat pays, l’huile de colza et de lin précède le charbon comme richesse. Le grain, lui, organise les semaines : on sème, on récolte, on queste la monée. Vers 1830, Dupont et le chanoine Depotter notent que le seul véhicule capable de circuler l’hiver dans la boue des chemins d’Aubers est la charrette-à-queue — « à l’usage presque exclusif des garçons-meuniers » qui vont chercher le blé dans les fermes.
On ne peut pas, avec les sources publiques actuelles, coller un nom de famille sur le moulin de Piètre comme on le fait pour les Lebargy à Fournes-en-Weppes. Ce que l’on peut dire, c’est que Piètre était déjà une ferme drainée : en 1869, un rapport sur les travaux de drainage de la ferme de Piètre décrit une terre forte, raide, posée sur la glaise, et des récoltes qui reprennent quand l’eau part. Un moulin, sur cette crête, n’est pas un caprice : c’est de l’énergie au-dessus des parcelles.
La gazette ne force pas l’identification. Le moulin de Piètre est, dans les cartes et les rapports britanniques, un moulin à vent. Parmi les trois moulins recensés au XIXᵉ, c’est celui dont le nom a tenu.
Pourquoi un moulin ici
Dans un pays plat, quelques mètres suffisent. La crête d’Aubers — lue ailleurs dans La crête, quelques mètres qui ont coûté cher — n’est pas une montagne. Elle est un observatoire. Pour un meunier, c’est du vent. Pour un artilleur, c’est de la visibilité. Le même relief a servi les deux métiers, à un siècle d’intervalle.
Les moulins à vent ont rythmé les Weppes pendant près d’un millénaire. À Fournes, le dernier, celui des Lebargy, disparaît fin 1914. À Wavrin, le Moulin Loyer et Léveillé a eu une autre chance : il est devenu le Centre culturel du Moulin. À Aubers, il n’est resté ni les ailes ni le bâtiment. Seulement le lieu-dit.
Mars 1915 : un objectif sur la carte
Le 10 mars 1915, pendant la bataille de Neuve-Chapelle, le moulin entre dans les dépêches. Sir John French rapporte que la 21ᵉ brigade pousse « in the direction of Moulin Du Pietre ». Elle progresse d’abord, puis est arrêtée par les mitrailleuses des maisons et d’un ouvrage allemand. La 24ᵉ brigade, dirigée sur Piètre, est tenue de la même façon au carrefour, six cents yards au nord-ouest du hameau.
Le moulin n’est plus seulement un outil agricole. Il est devenu un point de repère d’état-major : assez haut, assez isolé, assez unique dans le ciel pour orienter une attaque. Les cartes britanniques l’écrivent Moulin du Pietre. Les soldats le traduisent : the Pauper’s Mill — le moulin du pauvre. « Piètre », en français, peut dire médiocre, chétif. C’est une étymologie populaire, pas une preuve de toponymie savante. Elle dit surtout comment l’armée d’en face a lu le nom.
Mauquissart, tout proche, était déjà un écart difficile d’accès l’hiver : au XIXᵉ siècle, ses habitants conduisaient parfois leurs morts au cimetière de Neuve-Chapelle plutôt que d’affronter la boue jusqu’à Aubers. En 1915, ce même secteur devient un champ de tir.
25 septembre 1915 : l’Action of Pietre
Le 25 septembre 1915, pendant que s’ouvre plus au sud la bataille de Loos, le Indian Corps lance une attaque de diversion sur le saillant allemand à l’ouest du moulin. L’objectif déclaré : empêcher les réserves allemandes de glisser vers Loos ; éventuellement prendre pied sur la crête, puis laisser passer la division de Lahore par le Bois du Biez.
La division de Meerut attaque sur environ 1 500 yards. Gaz et fumée sont employés, comme à Loos ; le vent et les obus allemands retournent une partie du nuage contre les assaillants. L’artillerie allouée aux attaques secondaires est insuffisante.
Deux images tiennent dans les récits d’unités :
- à droite, la brigade de Garhwal — 2/3 Gurkha Rifles, 2nd Leicestershire — trouve les fils encore intacts. Elle n’atteint pas la ligne : les fossés, les dykes, le feu.
- à gauche, la brigade de Bareilly prend la première ligne à la baïonnette, fait plus de 200 prisonniers, pousse jusqu’à la tranchée de soutien. Les 4th Black Watch, 96th Punjabis et 2nd Black Watch arrivent jusqu’au moulin — sans prendre les bâtiments.
L’après-midi, la contre-attaque allemande reprend le saillant. Vers 16 h, les assaillants sont rentrés. La diversion n’a pas tenu le moulin. Elle n’a pas empêché le mouvement des réserves autant qu’on l’espérait. Dans la mémoire britannique, l’Action of Pietre est restée un champ oublié, à côté de Loos, Fromelles, de la crête de mai. Sur le sol aubersois, c’est le jour où le moulin cesse d’être un outil pour n’être plus qu’une cible.
Sir John French, dans sa neuvième dépêche, le dit en une phrase : « The Indian Corps attacked the Moulin du Pietre. »
Zone rouge : plus de village, plus d’ailes
Aubers est occupée dès octobre 1914. Les Britanniques et les Australiens tiennent leurs tranchées du côté de la rivière des Layes. Pendant quatre ans, le village est du mauvais côté de la crête : cantonnement allemand, observatoire, déluge d’artillerie. Le 9 mai 1915, la bataille de la Côte d’Aubers coûte près de 10 000 hommes à l’armée britannique. En 1918, il ne reste plus rien.
Le rapport officiel de 1919 sur la reconstruction du Nord dévasté est sans ambiguïté : Aubers figure en zone rouge, « considérée comme totalement détruite ». Un moulin à vent, silhouette de bois et de toile au-dessus des toits, ne survit pas à cela. Les moulins des Weppes disparaissent dans le même mouvement — Fournes, Aubers, les ailes du plat pays.
Ce qui a tenu, à Aubers, c’est surtout le tilleul du Joncquoy. Le moulin, non.
Ce que l’on voit aujourd’hui
On ne reconstruit pas un moulin disparu avec des mots. On lit ce qui reste :
- le lieu-dit Le Moulin de Piètre et le chemin du Moulin de Piètre, branché sur la rue de Piètre (M 41A) ;
- le rond-point du Moulin, toponyme administratif d’un carrefour d’après-guerre ;
- le blockhaus rue de Piètre, béton allemand au milieu des maisons relevées ;
- l’Aubers Ridge British Cemetery, plus de 700 tombes, sur la crête ;
- le bourg reconstruit, l’église Saint-Vaast, les commerces de proximité.
Rien de tout cela n’est « le moulin ». Tout cela est le paysage qui l’a rendu nécessaire, puis vulnérable.
Un moulin disparu se visite à pied, pas en ticket.
Comment y aller, sans inventer un monument
Cinq réflexes, les mêmes que pour le reste de la crête :
- Garez-vous au bourg, pas sur un accotement de culture le long du chemin du Moulin.
- Restez sur la voie publique. Piètre est habité ; les parcelles autour sont travaillées.
- Reliez le chemin au blockhaus et, si vous le voulez, au cimetière CWGC — sans tout enchaîner en une heure.
- Croisez Fromelles plutôt que de forcer un « site du moulin » qui n’existe plus : le musée de la Bataille est à quelques kilomètres.
- Vérifiez l’agenda les jours de cérémonie. Le silence change.
La fiche Aubers, les balades du tilleul et des étangs, l’annuaire pour une halte au village : le moulin se comprend mieux après un café au bourg qu’après une checklist militaire.
Aubers est jumelée avec Wadhurst, dans le Sussex. Le Cercle historique d’Aubers, fondé en 1985 par Pierre Descamps, a publié terriers, traditions et malheurs de guerre. Si une carte postale d’avant 1914 montre encore les ailes au-dessus de Piètre, c’est probablement dans un album de ce côté-ci du pas de Calais — ou de l’autre.
Ce que le moulin dit des Weppes
Les Weppes ont perdu presque tous leurs moulins à vent dans le même incendie de quatre ans. Quelques-uns ont été reconvertis, comme à Wavrin. La plupart n’ont laissé qu’un nom de rue, un écart, un carrefour. Le moulin de Piètre est le cas le plus net : repère agricole, puis repère d’artillerie, puis toponyme.
On peut le lire avec Illies, cimetière et crête, avec les chemins de mémoire, avec le portrait du bourg reconstruit. On peut aussi le lire sans 1915 : un village de lin, de colza et de boue, des garçons-meuniers, une ferme drainée, un vent qui valait une crête.
Pour prolonger : aubers.fr, rubrique Mémoire, carte des 25 communes.
Vous avez une photographie du moulin encore debout, un extrait de cadastre, un souvenir de famille au chemin de Piètre, une carte britannique annotée « Pietre Mill » ? Écrivez à la gazette. Un moulin disparu se documente à plusieurs — sinon il ne reste qu’un rond-point.
Cet article a été rédigé avec l’aide d’outils d’intelligence artificielle, puis complété et relu par notre équipe.
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Un souvenir, une photo de famille, un nom à corriger : la gazette s’écrit à plusieurs mains.
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